Immigrer au Canada en pleine pandémie en tant que réfugiés LGBTQ+

Source : 
Radio-Canada

Philippe de Montigny Radio Canada 22 juin 2022

Fuir son pays en pleine pandémie nécessite un effort herculéen pour les réfugiés LGBTQ+ et les organisations qui les parrainent. L’accueil de ces personnes vulnérables reprend petit à petit avec l’assouplissement des restrictions sanitaires, mais il existe encore un énorme arriéré de dossiers.

Avertissement : Des détails et témoignages contenus dans ce reportage peuvent être éprouvants pour certains lecteurs.

En janvier 2020, Maïmouna Diomande, qui s’identifie comme bisexuelle, quitte la Côte d’Ivoire pour s’installer au Canada. La demandeuse d’asile rejoint sa nièce dans la grande région de Toronto, en plein hiver, sans parler un mot d’anglais.

Quelques mois plus tard, la pandémie perturbe le monde entier. Presque tout ferme. Les services d’immigration fonctionnent au ralenti. Sans permis de travail, elle ne peut même pas travailler. Difficile également de rencontrer des gens et de s’intégrer.

Dans son pays d’origine, elle devait cacher son orientation sexuelle. Je ne m'affichais pas comme ça parce que, dans mon pays, ce n'était pas protégé, dit-elle.

Les gens vont se moquer de toi. Quand tu passes, on te montre du doigt.

Le choc de ma vie

Malgré sa discrétion, Maïmouna Diomande a souvent subi des moqueries, des insultes homophobes et des regards désobligeants. Elle est même tombée enceinte après avoir été agressée sexuellement, au début des années 90.

Son amante à l’époque, Eva, lui a offert de la soutenir durant sa grossesse et d’élever l’enfant comme le sien. Mais la jeune lesbienne est morte poignardée dans sa chambre, quelque temps plus tard.

J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps, affirme l’Ivoirienne, qui n’était pas au bout de ses peines à ce point-ci. Son père musulman l’a forcée à se marier pour éviter de plonger la famille dans la honte.

À cette époque-là, une jeune femme enceinte, c'était une malédiction. Il fallait me trouver un époux, ce qui a été fait rapidement, sans mon consentement, raconte-t-elle.

Après avoir donné naissance à deux autres enfants dans ce mariage arrangé, le couple s’est éventuellement séparé. Le père a expulsé son ex-femme de la maison puisqu’elle fréquentait toujours des amies lesbiennes ou bisexuelles. Il avait aussi la garde des enfants, ce qui compliquait les visites.

Séparée de ses trois enfants — qui ont maintenant 30, 20 et 13 ans, respectivement — Maïmouna Diomande espère un jour pouvoir les faire venir au Canada.

La femme de 53 ans s’est tout de même trouvée une nouvelle famille à Toronto par l’entremise de l’organisme FrancoQueer. Dans le cadre du mois de la Fierté, elle a d’ailleurs participé à une représentation théâtrale avec d’autres immigrantes africaines issues de la communauté LGBTQ+ pour partager leurs expériences.

Nicolas Arnaud-Goddet, coordonnateur du Carrefour des immigrants FrancoQueer, se réjouit de pouvoir offrir de nouveau des services et des activités en présentiel.

Des nouveaux arrivants en général n’ont peut-être pas tout le matériel informatique nécessaire pour accéder aux services en ligne. Faire un CV sur un téléphone, c'est pas très pratique. Faire une évaluation des besoins avec une travailleuse sociale par téléphone, non plus. Donc il y avait beaucoup de barrières qui se sont ajoutées explique-t-il.

Ce programme d'établissement et d'intégration s'adresse spécifiquement aux nouveaux arrivants LGBTQ+ francophones ou francophiles qui souhaitent s'installer dans la grande région de Toronto.

Durant la pandémie, aucun nouveau bénéficiaire n’est venu de l’extérieur du pays, affirme M. Arnaud-Goddet.

Les deux dernières années, en termes de nouveaux clients, c'était surtout des gens qui étaient déjà présents en Ontario ou qui venaient d'une autre province au Canada, surtout du Québec, et qui déménageaient en Ontario.

Un grand besoin à combler

L’organisme torontois Rainbow Railroad, qui aide les personnes LGBTQ+ à fuir les persécutions, a reçu un nombre grandissant de demandes ces dernières années. Mais le nombre de réfugiés accueillis au Canada s’est effondré durant la pandémie de COVID-19.

Parmi les 8500 demandes reçues l’an dernier, l’organisme a aidé environ 200 personnes à se réinstaller ailleurs dans le monde. Rainbow Railroad n’a pu faire venir que quatre réfugiés au Canada, moins du quart de la moyenne annuelle avant la crise sanitaire.

Lorsqu'une organisation basée au Canada réussit mieux à faire venir des gens dans d'autres pays que le nôtre, il faut faire mieux, affirme le directeur général Kimahli Powell, qui espère conclure un accord à long terme avec Ottawa.

Pour l’instant, plusieurs gouvernements dont celui du Canada se fient au Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) pour évaluer les dossiers, mais M. Powell estime que son équipe est mieux placée pour traiter les demandes d’individus issus de minorités sexuelles.

Grâce à une entente ponctuelle avec le gouvernement fédéral, il souligne que son organisation a reçu quelque 4000 demandes d’aide dans la foulée de l’invasion de l’Afghanistan par les talibans, l’été dernier.

Rainbow Railroad n’a pas conclu d’accord formel pour les réfugiés ukrainiens, mais a reçu près de 160 demandes depuis le début de l’invasion russe. D’autres organismes veulent aussi prêter main-forte à cette population particulièrement vulnérable.

Nous espérons qu'un partenariat de référencement continu facilitera la collaboration et l’accueil de gens dans notre pays, affirme-t-il.

Pour la recommandation au Canada de personnes à réinstaller, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) dit effectivement s'en remettre au HCR, qui établit l’ordre de priorité des cas en fonction de la vulnérabilité, explique la porte-parole du ministère Isabelle Dubois.

Le ministère dit collaborer avec des fournisseurs de services, comme Rainbow Railroad et la Rainbow Refugee Society, pour le parrainage de réfugiés LGBTQ+.

Le Canada est fier de protéger et de contribuer à réinstaller depuis longtemps les groupes les plus vulnérables du monde, ajoute Mme Dubois.

Difficile d’obtenir des documents officiels

Le Brésilien João Araújo (nom fictif) a obtenu son statut de réfugié en juillet dernier. Il a fui son pays afin de pouvoir s’afficher sans crainte en tant qu’homme gai et vivre sa vie librement à Toronto.

Radio-Canada a accepté de lui accorder l’anonymat parce qu’il craint notamment pour la sécurité de sa famille, qui est toujours au Brésil.

Même si les lois ont évolué, la culture et les mentalités sont encore très macho et hétéronormatives, soutient-il.

Le jeune homme dit avoir été la cible de menaces et d’injures homophobes. Pendant plusieurs années, il avait peur que toute interaction ne dégénère.

Certains de ses amis gais, pour leur part, ont été brutalisés. Lorsqu’ils se sont rendus au poste de police, les agents se sont moqués d’eux et ne prenaient pas leur histoire au sérieux, raconte le réfugié.

C’est en fait un autre ami brésilien, établi au Canada depuis une vingtaine d’années, qui l’a poussé à plier bagage.

Pour lui, la pandémie a dramatiquement ralenti le processus : Tout était en suspens, les audiences, la paperasse, c’était tellement lent, affirme-t-il. Je comprends que nous sommes au beau milieu d’une crise mondiale, mais en même temps, je veux reprendre ma vie, ma routine.

Pire encore, sa mère apprend qu’elle est atteinte d’un cancer des poumons. Le jeune homme ne peut pas retourner au Brésil à cause de son statut de réfugié et sa mère ne peut pas se rendre au Canada, en raison de son état de santé.

La seule façon qu’on puisse se voir, c’est de se rencontrer dans un pays avoisinant, ce que son médecin autorise. Mais moi, j’attends encore mes documents de voyage. Ça fait presque 10 mois, déplore-t-il.

Depuis l’entrevue avec Radio-Canada, João Araújo a reçu une réponse d’Immigration Canada, présentant des excuses pour les retards. Le ministère lui indique par courriel qu’il devrait recevoir ses documents d’ici au 29 juillet prochain.

C’est vraiment difficile parce que j’ai choisi de trouver refuge ici pour être en sécurité, mais en même temps, j’ai l’impression qu’il me manque quelque chose : ma famille.